Une mémoire de termite

Une mémoire de termite




Engoncée  entre la vitrine désertée d’un « Tabac-pêche-cadeaux » et celle d’un assureur, la maison, ses paupières marron closes sur chacune de ses fenêtres, s’était assoupie un an plus tôt.

Seul, l’artisan chargé de l'entretien de la chaudière était venu l’éveiller une fois ou deux.  Il avait fallu également y déposer, dans quelques coins de pièces, des soucoupes de blé empoisonné pour tuer de possibles rats.

Aux déjections de pigeon qui filaient comme une  bave blanchâtre le long de la descente d’eau de pluie, et qui marquaient plus bas un angle du mur et du trottoir comme se marque parfois, durant le sommeil,   la commissure de lèvres,  on devinait que la maison dormait profondément, bercée par les clapotis de la fontaine dans la rue du Temple.

Septembre touchait à sa fin mais de part et d'autre des bancs de pierre, les bacs déversaient encore à grands flots leurs cascades de couleurs fleuries.

Sogliano aimait cette bastide de Guyenne sans trop savoir pourquoi. Peut-être parce que, tracée au cordeau, elle lui évoquait ces cités ouvrières bien rangées du pays haut lorrain où il avait passé son enfance, après que se soient enracinées autour des hauts-fourneaux des familles venues d'Europe de l'Est et du pourtour méditerranéen. C'est là qu’étaient nés son père et sa mère, lui dans la communauté italienne, elle dans la communauté polonaise. Ces cités s'organisaient-elles alors en carrés, comme des bastides, et chaque communauté vivait-elle dans le sien ? Il ne s’était jamais posé la question jusqu’alors mais elle lui venait aujourd'hui.

Lorsqu’il était né, le jeu des mariages avait déjà rebattu les familles comme on bat un jeu de cartes. Parmi ses cousins et cousines, il comptait des italo-polonais comme lui mais aussi des italo-portugais, des polono-flamands, des italo-algériens, des italo-français et quelques italo-italiens.

Tous vivaient de la sidérurgie et c'était comme une patine qui les avait fondus dans un même dégradé de couleur.

Il se souvenait de visites à Moulaine, chez la Tekla, une de ses tantes.

On manquait de place dans la cuisine et c’est dans l’escalier qui menait à l’étage que s’asseyaient les garçons. Ils le transformaient en un champ de bataille où des cavaliers de plastique manchots affrontaient des indiens aux tomahawks ou aux arcs tronqués.

Parfois, quelques bribes de la conversation des grands figeaient  leur jeu. Ils collaient, fascinés, leur visage aux barreaux de la rampe, pour mieux entendre ces mots d’adultes,  jusqu’à ce qu’un père ou qu’une mère les renvoie sèchement à leurs occupations d’enfant. 

C’était le même escalier de bois bordé de la même rampe qui grimpait à l’étage de la maison de la tante Ida. C’était le même escalier encore qui meublait la salle de la tante Nina.

Dans la grisaille de ces cités ouvrières où la poussière et la chaux ternissent les couleurs les plus vives et bouffent les carrosseries des voitures, seul le parfum des cuisines perçant l’odeur un peu âcre de l’usine distinguait les maisons. C’était ici un subtil mélange de tomate et de basilic, plus loin le parfum du lard qui adoucit l'âcreté de l'oignon frit,  plus loin encore le bouquet du bouillon où mijote une poule grasse et dans lequel on jettera les cappelleti pour le repas du soir. 

Le lundi en revanche, une odeur de saucisses lentilles se mélangeait partout à la moiteur du linge que les mères faisaient bouillir dans d’énormes lessiveuses pour le décrasser. Ce goût moite qui lui revenait, là, devant la porte close de la rue du Temple, contrastait avec la lumière tendre de cet après-midi d’automne à Miramont de Guyenne.


Il tourna la clé dans la serrure.

La maison bayait soudain et il se demanda si cette bouche démesurément ouverte sur un long couloir sombre allait aspirer les parfums d’automne de la bastide ou souffler sur le trottoir les fragrances sépia d'une fin d'été dans le pays haut lorrain.

Il s’engagea dans le corridor, passant d’abord devant la porte fermée d’une pièce sur sa gauche. Plus au fond, au sortir d’une salle à manger borgne,  à peine éclairé par une flamande souillée,  un escalier de bois grimpait jusqu'à un large palier bordé d’un garde-corps aux barreaux moulés dans le métal.

Laissant l'escalier sur sa droite, il entra dans la cuisine. La porte fenêtre coinçait et il ne put l’ouvrir qu’en la secouant vigoureusement. Il rabattit le double volet de bois plein, et la maison aspira d’un coup un flot de lumière qui l’éveilla pour de bon.


« Nom d’un chien, murmura-t-il ! Qu’est-ce que c’est que ça ? »


* * * * *

Il était arrivé à Miramont de Guyenne la veille, avec sa sœur Laura.   Ils venaient comme à chaque fin d’été rendre visite à leurs parents, mais cette fois il s’agissait aussi de tenter de les convaincre de vendre à tout prix une maison devenue inutile. La mère logeait désormais dans un petit studio de plain-pied, pratique et confortable, juste en face de la maison de retraite où le père était pensionnaire depuis plus d’un an.

 - Arrêtes de rêver papa, et  sois un peu raisonnable. Il faut baisser le prix. Si tu ne la vends pas tout de suite la maison, elle va se dégrader et tu n'en tireras plus rien.  Tu sais bien qu’ici, la moitié du bourg est à vendre. Et puis, elle coûte, et elle coûtera de  plus en plus avec le temps.

Dans le réfectoire,  le brouhaha des conversations mêlées au claquement des couverts dans les assiettes et à la toux glaireuse d’un pensionnaire assis à une table proche  le contraignait à parler fort. 

Tous les convives en  dégustaient  ce moment de dispute familiale au goût bien plus épicé que le plat de bœuf miroton qu'on distribuait sur les tables ou même que le carafon de vin rouge que réclamaient à grand cri deux pensionnaires à la table voisine. C'est qu'une dispute, cela vous alimente ensuite longtemps des conversations qui déchirent  ce temps que le rythme de la maison de retraite a désespérément confiné.


 - Il ne faut pas la vendre n’importe comment, s’insurge le père.  Ce n'est pas parce qu'il y a des … comment ils appellent çà déjà… des mites… Mais de toute façon ici il y en a partout… même dans ma tête.  Et puis il n’y aurait pas grand-chose à y faire pour l’arranger la maison et qu’elle prenne de la valeur… Ah si je pouvais encore !


C'est qu'il en avait fait des travaux le père!  Il  en avait coulé du béton !  Il en avait arrangé des maisons … à son idée, toujours à son idée! Mais à bientôt quatre-vingt-dix ans, il ne lui restait plus en guise de bras, de jambes  et d'idées que ce : « Ah si je pouvais encore»… 


- Je me rappelle quand j’ai coulé l’arcade dans la maison d'Herserange ? J’avais abattu un mur porteur entre deux pièces pour faire une grande salle à manger. La maison n'était plus soutenue que par des étais. J'ai coffré, j’ai ferraillé,  j’ai coulé le béton…  Quand ça a été sec,  je vous ai tous fait sortir et c’est tout seul que j’ai enlevé  les chandelles.

Ils disaient tous que j’étais fou,  que ce n’était pas possible, que la maison allait s'écrouler… Moi, je savais bien ce que je faisais… Et elle est toujours debout la maison!


- Bon ça suffit papa, explosa Laura excédée. Tu nous l'as raconté cent fois ton histoire. Aujourd’hui c'est de la maison de Miramont qu’il s’agit et dont on aimerait bien que tu te rappelles.  L’autre, celle d’Herserange, tu l'as vendue il y a plus de trente ans… Et pour pas grand-chose en plus…


La véhémence du propos aiguisait sa voix qui, tranchant le brouhaha de la salle à manger, laissa le père coi.  La mère, elle, regardait son assiette. Il y avait longtemps qu’elle avait  renoncé à prendre part à ces disputes interminables…

« De toutes façons je n’entends pas bien et je ne comprends pas ce que vous dites, s’excusait-t-elle souvent »

Sogliano posa la main sur le bras de son père…

- On en parlera plus tard papa. Je crois que ce n’est pas l’endroit et puis tu vas aller faire ta sieste non !

-    Oui. Je suis flapi. Je vais m’allonger un peu. Tu m’accompagne jusqu’à ma chambre ?

-   Pas de problème papa !.


Il savait que son père en avait envie et qu'il s’arrêterait dans les couloirs tous les dix mètres ou presque pour le présenter fièrement une énième fois aux autres pensionnaires de la maison de retraite.

Il détestait cela. Il l’avait toujours détesté mais  il s’efforcerait une fois encore d’être aimable.

Le père s’était déjà extirpé laborieusement de la table pour aller s'agripper à son déambulateur. Il avait bien fallu qu’il les accepte ces quatre tubes de métal chaussés de caoutchouc sur lesquelles il se voûtait, comme à la peine, contraint par ce carcan à une marche à petits pas glissants.

Il les avait acceptés à regret, comme il lui fallait bien accepter que sa mémoire soit de plus en plus mitée et que sa vessie le trahisse de plus en plus souvent la nuit. 

Ah s’il pouvait encore !

Il habitait dans la partie la plus ancienne de la maison de retraite, celle dont les peintres n'avaient pas encore masqué de  couleurs pimpantes l'odeur vieillotte qui suintait des murs. Quelques portes de chambres bayaient et laissaient entrevoir leur locataire tassé dans un fauteuil ou demi-allongé sur un lit.

Dans une des pièces, une vieille femme, lèvres soudées sur le vide de ses dents perdues balance le buste en bourdonnant une étrange mélopée,  la blouse ouverte sur deux seins parcheminés.

Sogliano songea que cette poitrine avait sans doute été d'ivoire autrefois. Mais elle ne lui évoquait plus aujourd’hui qu’une ancienne affiche délavée qu’il avait vue, punaisée sur le mur d’un rade un peu glauque du fond des Ardennes.

"La Bière Est Nourrissante" affirmait l'affiche en lettres grasses au-dessus de l'image de deux mamans. L'une, le sein rebondi,  boit de la bière et sourit à son bébé. L'autre n'en boit pas et n’offre à son nourrisson malingre qu’une poitrine flasque et jaunie.

- Elle perd la boule,  dit le père. Elle n’arrête jamais de se balancer en marmonnant.


Sa chambre était juste à côté.

Il y avait plus d'un an qu'il y logeait et pourtant elle était demeurée terriblement anonyme, meublée simplement du lit, du fauteuil et de la commode presque réglementaires fournis par l'établissement

Il n'avait emporté avec lui que peu de choses. Sogliano songea à  la maison, au mobilier, à l’amoncellement de bibelots, de cartes punaisées et d'objets divers, tous chargés d’instants de vie et  qui avaient survécu à tant de déménagements. Pourquoi le père les avait-il laissés dans la maison de la rue du Temple, à la merci de termites qui en rongeraient les parties les plus tendres ?

Il n’avait accroché au mur, au-dessus de l’écran de télévision, qu’un plat en émaux de Longwy, au décor fleuri d'un bleu profond,  cadeau de mariage vieux de près de soixante-dix ans.

Sur un bord de la commode, était posé, comme échoué, un bateau fragile  fait de morceaux de corne assemblés. Sogliano se souvenait que ses parents l’avaient acheté à Ostende, en souvenir d’un bref séjour qu’ils s’y étaient offert pendant que les enfants passaient une partie de l’été dans les colonies de vacances de l’usine.

Le plat en émaux, le père ne le regardait pratiquement jamais.

Mais l'esquif immobile, Sogliano avait remarqué qu’il le caressait souvent du bout du doigt, machinalement,  les yeux dans le vague. Peut-être y avait-il enfoui il y a longtemps dans ses cales quelque souvenir heureux, que le lent travail du temps qui érodait sa mémoire ferait émerger un jour comme les cheminées de fées en Cappadoce.


Il aurait bien aimé que son père partage ses secrets avec lui mais il n’osait pas  l’interroger. 

Il craignait d’engager une conversation dont d’incessantes digressions auraient rompu le fil, et il avait envie à présent de fuir cette chambre qui sentait le vieux et qui lui pesait.

C'était le père lui-même qui avait décidé d’entrer en maison de retraite. Ils en avaient discuté, mais au téléphone surtout.

Sogliano s'était d’abord montré réticent. Il aurait préféré que l'on aménage la maison, que l'on fasse appel au service de  portage de repas et à quelques heures d'aide-ménagère. Il l’avait dit fortement et s'était persuadé alors d'avoir convaincu ses parents.  

Aujourd’hui, il se sentait coupable de n’avoir pas été suffisamment présent à leur coté  pour organiser leur quotidien,  de ne pas avoir compris assez tôt que son père était fatigué, qu’il avait conscience de décliner, de perdre sa mémoire et qu'il se sentait devenir une charge pour sa femme.

Du coup, il se sentait responsable de l'anonymat du lieu, de ses murs défraichis, de l'odeur aigre aux abords du réfectoire et surtout de cette solitude du père qui n’était plus guère capable que de se raconter des histoires d’il y a longtemps, en flottant des heures entières, seul,  allongé sur son lit, dans un demi sommeil. 


Ah s'il pouvait encore!


- C'est quoi cette musique ?


Le  "Lascia ch'io pianga" d'Haendel, porté par la voix irréelle de Farinelli, envahissait soudain la petite chambre

- C'est mon téléphone. C’est une sonnerie étonnante mais au moins je la reconnais.... Zut je l'ai pris trop tard. C'est l'agence immobilière. Il faut que je file à la maison.

-Tu verras je me suis arrangé pour les … mites, répondit le père...

 - Oui oui, acquiesça Sogliano sans comprendre.

Je suis en retard.... Je te laisse te reposer papa.

                                                                      

* * * * *

                                   


Le tableau avait disparu.

Sogliano ne l'avait pas remarqué  d'abord dans la pénombre que peinait à percer la flamande souillée d’une poussière grasse.  C'est quand la maison aspira d'un coup un flot de lumière par le volet ouvert de la porte fenêtre qu'il prit soudain conscience de la large marque claire sur le papier fleuri de la cage d'escalier.

"Nom d'un chien ! Qu'est-ce que c'est que ça ?"

 Il n'imaginait pas qu'on puisse l'avoir volé.   Qui aurait bien pu s'intéresser à cet agrandissement encadré d’une photographie du grand père en uniforme de Bersaglier.

Enfant, il avait admiré son air martial,  la jambe nerveuse  gainée de bandes molletières, la moustache conquérante sous le feutre à large bord qui déversait son panache de plumes de coq de bruyère.... 

Le père qui n'avait jamais été féru d'histoire avait longtemps prétendu qu'il s'agissait de l'uniforme des troupes de Garibaldi et que son père  avait été un héros de l'unification de l'Italie.

Sogliano savait bien aujourd'hui qu'il n'en était rien et que c'était un anachronisme monumental... Mais ce grand-père avait été pour lui durant toutes ses années d'enfance  l'un des trois  mousquetaires...  Athos, son préféré, le plus sage, le plus grave.

Il avait été fier d'en être le petit fils parce qu'il était  plus mystérieux  encore que l'Athos de ses lectures.

De ce grand -père paternel, il ne connaissait en effet rien d'autre que ce portrait jauni et les quelques histoires qu'on lui avait contées.  Qu'il ait un jour, sans que l'on sache pourquoi, décidé de tout quitter pour venir en France et que la mort l'ait frappé en pleine jeunesse ajoutait encore à son mystère et  autorisait tous les rêves.

Le  portrait avait toujours été accroché en bonne place dans chacune des maisons où avaient vécu les parents, comme l'avant-garde d'une galerie des ancêtres.  Sogliano réalisa soudain que son père ne l'avait pas emporté avec lui pour le suspendre au mur de sa chambre. Il l’avait laissé là, dans le tombeau d’une maison à la mémoire figée.

- Excusez-moi, je suis vraiment désolée.   Je suis en retard. J'ai essayé de vous appeler mais ça ne répondait pas.

L'accent était rond, plus chantant que l’accent rocailleux du pays. Sans avoir le rythme de la langue italienne, il en déclinait presque la mélodie et il reliait à son tour les parfums de la bastide à ceux des cités de Lorraine.

Sogliano se retourna.

La première fois qu'il l'avait rencontrée, il n'avait vu  en elle que la dame de l'agence immobilière.

Mais voilà que nimbée de lumière dans l'embrasure, elle le renvoyait à d'autres femmes, d'autres lieux et d'autres moments... Etait-ce à cause de sa chevelure relevée par une agrafe de bois verni et qui lui donnait ce port de  tête altier ?

Elle était cette Milady  sulfureuse qui avait brisé le cœur d'Athos. Peut-être  même était-ce elle qui, un jour, avait attiré son grand-père jusqu'aux aciéries de Lorraine où il était venu mourir?


- Que s'est-il passé avec le tableau, murmura-t-il machinalement sans même songer à la saluer ?


Elle était sortie de la lumière et reprenait les couleurs du quotidien,  celles d'un chemisier bleu marine aux pans couvrant le bleu délavé d'un jean étroit, enfoncé dans d'interminables bottes de daim.

- Quel tableau ?

- Dans l'escalier, là, le portrait du grand-père !

Il lui désignait la tache claire sur le mur

-Monsieur Robert l'aura emmené. Il m'avait dit hier qu'il ferait très vite un premier chargement.

Sogliano la regardait interloqué

- Eh bien oui poursuivait-elle. C'est ce dont nous étions convenus avec votre papa. Il y avait tellement de termites.  Ca grouillait dans l'amoncellement de catalogues et d'annuaires empilés dans le placard de l'entrée... On n'aurait jamais pu vendre la maison sans la vider complètement. Le traitement de fonds est en cours mais ...

- Vous videz la maison complètement, s'étonna Sogliano mais où est-ce que vous allez tout stocker?

- Votre père ne vous a pas prévenu ?


"Tu verras, je me suis arrangé pour les ... mites".


 La phrase lui revenait à présent.

- Il a tout vendu n'est-ce pas !

Elle acquiesça en silence.

- Et je suppose, poursuivait-il que ce monsieur Robert est un brocanteur.

- Oui. Vos parents ont tout vendu et monsieur Robert débarrasse tout. Il aura tout nettoyé dans la semaine. 

Ils n'ont même pas voulu revenir prendre un souvenir.

Sogliano sentait se nouer sa gorge. Il était catastrophé. Il était en rage et en aurait pleuré. Il se souvenait  de la place de chaque objet, de chaque cadre dans la maison.  Et chacun d'entre eux lui manquait déjà.  

Il fallait qu’il monte au grenier. Peut-être le brocanteur n’avait-il pas encore emmené ses vieux manuels scolaires ni ses cahiers d'écolier.  Et ces lettres que s'étaient envoyées ses parents après-guerre et qu’il avait retrouvées dans une mallette poussiéreuse, quelqu'un d’autre était-il en train de les lire ?

Mais qu'est ce qui lui avait pris au père?

Mais non ! Le père n’y était pour rien et il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Il se rappelait son insistance quelques heures plus tôt, à table, pour que la maison soit vendue le plus vite possible ...

« A n'importe quel prix, avait-il dit,  tu comprends, elle coûte »

Il devait immédiatement aller chez le brocanteur,  arrêter ce désastre et même, s’il le fallait, tout racheter… Il devait convaincre le père de ne plus vendre aussi vite, de prendre le temps. 

Mais avant tout, il fallait qu’il récupère le portrait du grand-père… Ou qu'il s'assure au moins qu'il avait été brûlé et qu'on ne le retrouve pas dans l’anonymat d’une  vitrine, ou enfoui dans un capharnaüm poussiéreux. Il l’imaginait  soudain avec effroi, accroché au mur d'un escalier inconnu dans une maison vide.  

Les termites…. Il aurait préféré que les termites le dévorent comme elles étaient en train de dévorer la mémoire du père…

Mais la mémoire du père, n’était-ce pas déjà un peu la sienne ?


-         Donnez-moi tout de suite l'adresse de ce monsieur Robert, cria-t-il!